Paris-Laval

 

On dirait qu’elle porte sur le crâne un hérisson tombé dans un pot de colle, dont les piquants luisants sont disposés à intervalles très réguliers autour de son visage. Un feston gluant.

Elle fait la gueule.

Elle est jeune, mais elle a déjà le double menton de celles qui sont comme faites pour râler. Et puis des cernes. On est le vingt cinq décembre, elle a peut-être eu hier soir le téléphone rose sur le dos duquel elle pianote avec un doigt, dont l’ongle est verni de noir avec dessins.

 

Elle pince sa bouche pour comprimer les crapauds qui tapent à sa porte et qu’elle libère au compte-gouttes, jetant à son compagnon de petites phrases assassines, bien humiliantes, dont tout le wagon se repait. Quand elle l’agonit, elle ne le regarde pas, elle regarde en face d’elle, au loin, le sigle voiture-bar sur la portière, peut-être - le verre et le p’tit sandwich – enfin, un point quelconque qui l’intéresse beaucoup plus que son voisin.

D’ailleurs, il l’exaspère tellement qu’elle s’est tassée contre sa fenêtre, et elle passerait bien à travers si c’était possible. Elle appuie sur la vitre pour marquer sa répulsion. Du gras passe des cheveux sur le carreau.

 

Malédictions, menaces, quand elle en a fini avec lui, elle passe leurs amis au crible, y en a pas un pour rattraper l’autre. Pincements de lèvres, rengorgement, main crispée sur le téléphone, elle inspire si fort que son petit collier remonte jusqu’à sa glotte. Elle répète plusieurs fois, en expulsant l’air bruyamment « C’est pas possible ! ».

Lui, il murmure - il se défend, peut-être - mais elle monte au créneau tout de suite et il ferait bien de la boucler car à chaque salve, elle monte d’une octave.

 

Elle l’a envoyé vérifier que leurs bagages n’ont pas été volés, elle déteste ne pas les avoir à sa portée.

Elle s’est retrouvée seule.

Elle a regardé le paysage un instant avec dégoût, comme s’il faisait partie de la même bande de crétins que son copain.

Puis, lentement, elle a levé son téléphone devant elle et a relâché petit à petit, en ne le quittant pas des yeux, tout son visage, jusqu’à parvenir à un franc sourire (un voyageur qui l’eût aperçue à cet instant n’eût pu soupçonner la gale qu’elle peut être. Certainement que son petit ami s’est fait piéger par ce sourire-là). Elle tend la petite machine au bout de ses doigts vernis, elle est maintenant tellement épanouie qu’on dirait qu’elle va finir par l’embrasser mais elle s’en éloigne en tournant sa figure à gauche puis à droite, allongeant ses lèvres comme un bec, baissant et levant les cils.

Elle a tiré sur un ou deux piquants.

Elle a un dernier sourire admiratif puis escamote l’option miroir.

Et elle jette un œil qui a récupéré tout son plomb dans la direction des racks à bagages.

 

 //Extrait d'une chronique